Cet article vient en complément du billet de Pascal Marchand, “L’écologie n’est pas une variable d’ajustement !”, publié dans La Provence le dimanche 5 octobre 2025.
L’écologie n’est pas une variable d’ajustement : Pour une vision écosystémique des défis environnementaux
Face aux enjeux climatiques sans précédent que connaît la France en 2025, Pascal Marchand, animateur du réseau Santé-Environnement de France Nature Environnement et président de FNE Savoie, nous rappelle une vérité fondamentale dans son récent billet : l’écologie ne peut être considérée comme une simple variable d’ajustement dans les politiques publiques. Son analyse, qui s’articule autour des défis de l’été caniculaire 2025 et des reculs législatifs symbolisés par la loi Duplomb, révèle les contradictions profondes de notre approche environnementale. Cette réflexion s’inscrit dans un contexte particulièrement alarmant où la France vient de connaître son troisième été le plus chaud jamais enregistré, avec 27 jours de vagues de chaleur et des températures dépassant 40°C sur plus de 20% du territoire.
Un été 2025 révélateur des enjeux climatiques futurs
Des canicules exceptionnelles aux conséquences durables
L’été 2025 restera dans les annales comme un tournant climatique majeur pour la France. Avec une température moyenne de 22,2°C et une anomalie de +1,9°C par rapport à la normale, cette saison se classe au troisième rang des étés les plus chauds depuis le début des relevés en 1900, derrière seulement 2003 (+2,7°C) et 2022 (+2,3°C). Cette progression constante témoigne de l’accélération du réchauffement climatique, particulièrement visible depuis le début du XXIe siècle puisque les dix étés les plus chauds ont tous eu lieu après 2000.
Le mois de juin s’est distingué par son caractère “extrêmement chaud” avec une anomalie de +3,3°C, se plaçant juste derrière juin 2003. Cette précocité des vagues de chaleur constitue un signal d’alarme particulièrement inquiétant, car elle annonce des étés de plus en plus difficiles à supporter. Les températures maximales ont été au-dessus des normales deux jours sur trois, voire davantage localement, avec des records historiques tombés dans plusieurs villes : 41,6°C à Bordeaux, 42,3°C à Angoulême, ou encore 42,6°C à Romans-sur-Isère.
Les projections alarmantes pour l’avenir
Les perspectives climatiques pour la France dessinent un tableau particulièrement sombre. Selon Météo-France, dans une France réchauffée de +2°C par rapport à 1976-2005, le nombre de jours en conditions de canicule serait multiplié par trois. À +2,7°C (horizon 2050), ce chiffre grimpe à cinq, et à +4°C (horizon 2100), il atteint dix fois plus de jours caniculaires qu’actuellement. Ces projections révèlent l’ampleur du défi qui nous attend si nous ne parvenons pas à infléchir drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre.
D’ici 2050, la France sera confrontée à des températures de 50°C, particulièrement autour de la Méditerranée où les températures ne descendront plus en-dessous de 25°C pendant trois mois de l’année, même la nuit. Cette transformation radicale de notre climat national nécessite une adaptation urgente de nos sociétés et de nos écosystèmes, mais surtout une action préventive ambitieuse pour limiter l’ampleur du réchauffement.
La loi Duplomb : symbole d’un recul environnemental majeur
Une loi en contradiction avec les enjeux climatiques
Paradoxalement, alors que les signaux climatiques se multiplient, la France a adopté en juillet 2025 la controversée loi Duplomb, officiellement intitulée “loi visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur”. Ce texte, porté par le sénateur Laurent Duplomb (Les Républicains), illustre parfaitement la tendance décriée par Pascal Marchand : traiter l’écologie comme une variable d’ajustement au service d’intérêts économiques de court terme.
Cette loi facilite l’expansion des élevages intensifs, favorise l’implantation de mégabassines au profit de l’agriculture intensive, affaiblit la protection des zones humides, et réautorise l’acétamipride, un néonicotinoïde interdit depuis 2018 en raison de sa dangerosité pour les pollinisateurs et la santé humaine. Plus de 2 millions de personnes ont signé une pétition contre ce texte, du jamais vu pour une pétition parlementaire, témoignant de l’opposition massive de la société civile.
L’impasse d’un modèle agricole dépassé
Présentée comme une réponse aux difficultés des agriculteurs, la loi Duplomb perpétue en réalité un modèle industriel destructeur qui compromet les capacités de production futures. Comme le souligne l’organisation Terre de Liens, cette approche place les agriculteurs dans une impasse en les encourageant à “foncer droit dans le mur, en polluant toujours plus leurs sols, compromettant la qualité et la quantité des rendements futurs”.
Les chiffres démontrent l’inefficacité de cette approche : après avoir stagné, les rendements agricoles sont aujourd’hui en baisse, victimes d’un climat déréglé dont l’agriculture est à la fois responsable et victime. En France, 20% des émissions de gaz à effet de serre proviennent des activités agricoles. La stagnation des rendements du blé depuis les années 1990 s’explique en partie par le stress hydrique croissant et la pression accrue des ravageurs liée à des hivers plus doux.
La démocratie environnementale sous pression
Le détricotage systématique des protections
Pascal Marchand évoque dans son analyse les reculs constants subis par le droit de l’environnement sous couvert de “simplification”. Ce phénomène, documenté par France Nature Environnement dans son rapport “Simplification ? Mon œil !” publié en avril 2025, révèle une stratégie systématique de démantèlement des protections environnementales. Ces quinze dernières années, ce ne sont pas moins d’une dizaine de lois de “simplification” qui ont été votées, auxquelles s’ajoutent des dispositions éparses dans diverses autres lois.
Cette démarche s’appuie sur un discours trompeur qui présente la simplification comme un objectif pragmatique incontestable. En réalité, elle cache “la volonté persistante de détricoter les règles de protection de l’environnement et les espaces démocratiques de la participation à la décision publique”. Les procédures de participation du public sont progressivement réduites ou supprimées, privant les citoyens de leur droit constitutionnel à participer aux décisions qui les concernent.
L’affaiblissement de la participation citoyenne
Le rapport de France Nature Environnement montre que chaque réforme de simplification annonce vouloir réduire les délais des procédures de participation pour “aller plus vite”, en prenant comme seule mesure de l’efficacité le temps que prennent ces procédures. Cette approche ignore complètement la valeur qualitative de la participation citoyenne et son rôle crucial dans l’amélioration des projets et leur acceptabilité sociale.
Contrairement aux idées reçues, un projet partagé est un projet qui rencontrera moins d’obstacles, notamment devant les juridictions. La participation du public est donc un facteur clé de succès en termes de délai de réalisation d’un projet, car elle améliore son acceptabilité et renforce sa sécurité juridique en réduisant le risque de recours.
Les défis de la santé environnementale
Un enjeu de santé publique majeur
L’expertise de Pascal Marchand dans le domaine de la santé environnementale, en tant qu’animateur du réseau correspondant au sein de France Nature Environnement, éclaire une dimension cruciale des enjeux écologiques. La santé environnementale, qui étudie les liens entre la santé humaine et l’environnement, révèle l’interconnexion profonde entre la qualité des écosystèmes et le bien-être des populations.
Le réseau Santé-Environnement de FNE PACA, dont Pascal Marchand est un acteur clé, œuvre pour “limiter ou supprimer les facteurs environnementaux dangereux pour le bien-être et la santé humaine”. Cette approche intégrative reconnaît que la santé humaine, la santé de l’environnement et la santé animale sont indissociables, une vision qui s’inscrit pleinement dans l’approche “One Health” promue par l’Organisation mondiale de la santé.
L’impact des pesticides sur la santé
La réautorisation de l’acétamipride par la loi Duplomb illustre parfaitement les contradictions de nos politiques publiques en matière de santé environnementale. Ce pesticide néonicotinoïde, interdit depuis 2018, est associé à des problèmes de neurodéveloppement chez le fœtus et tue les abeilles même à de très faibles doses. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES) a récemment confirmé l’impact des pesticides sur le développement neuronal des enfants, renforçant les arguments scientifiques contre cette réautorisation.
Cette décision politique va à l’encontre des recommandations des agences de sécurité sanitaires française (ANSES) et européenne (EFSA), illustrant comment les intérêts économiques de court terme peuvent primer sur la protection de la santé publique et de l’environnement.
Vers une approche écosystémique des politiques publiques
Repenser les priorités politiques
L’analyse de Pascal Marchand appelle à un changement radical d’approche : cesser de considérer l’écologie comme une contrainte et la reconnaître comme le fondement même de notre prospérité future. Cette vision nécessite de dépasser les logiques sectorielles pour adopter une approche écosystémique qui reconnaît les interdépendances entre santé, environnement, économie et société.
La planification écologique lancée par le gouvernement français en 2023, qui vise à “accélérer la transition écologique” autour de cinq défis (atténuation du réchauffement, adaptation aux changements, préservation de la biodiversité, préservation des ressources, réduction des pollutions), constitue théoriquement un pas dans la bonne direction. Cependant, sa mise en œuvre effective se heurte aux résistances des intérêts établis et au manque de cohérence entre les différentes politiques sectorielles.
L’urgence d’une cohérence politique
L’adoption simultanée de la loi Duplomb et des objectifs de planification écologique révèle l’incohérence profonde de notre action publique. D’un côté, le gouvernement affiche des ambitions environnementales ambitieuses ; de l’autre, il avalise des reculs législatifs majeurs qui compromettent l’atteinte de ces objectifs. Cette contradiction illustre la persistance d’une vision cloisonnée où chaque secteur défend ses intérêts particuliers sans considération pour l’intérêt général environnemental.
Les réseaux d’action environnementale face aux défis
Le rôle crucial des associations
Le mouvement France Nature Environnement, dont Pascal Marchand est un acteur engagé, représente près de 6 000 associations de protection de la nature et de l’environnement présentes sur tout le territoire. Cette force collective constitue un contrepoids essentiel aux lobbies économiques et industriels qui œuvrent pour le maintien du statu quo.
L’organisation en réseaux thématiques (agriculture, biodiversité, eau, énergie, santé-environnement, etc.) permet une expertise fine et une coordination efficace des actions. Cette approche collaborative renforce la crédibilité et l’impact du plaidoyer environnemental, comme l’illustre le succès de la mobilisation contre la loi Duplomb.
L’innovation dans l’action associative
Les associations environnementales développent de nouveaux outils d’action citoyenne, comme la plateforme “Sentinelles de la Nature” qui permet aux citoyens de signaler les atteintes à l’environnement et les initiatives favorables. Cette démarche de science participative renforce la veille écologique et implique directement les citoyens dans la protection de leur environnement.
Ces innovations témoignent de la capacité d’adaptation du mouvement environnemental face aux défis contemporains et de sa volonté de démocratiser l’action écologique.
Recommandations pour une transition écologique cohérente
Stabiliser et renforcer le droit de l’environnement
Plutôt que de poursuivre le démantèlement des protections environnementales, la priorité doit être à la stabilisation du droit et à l’amélioration démocratique des décisions publiques. Cela implique de renoncer aux réformes de “simplification” qui affaiblissent la participation citoyenne et de renforcer au contraire les espaces de dialogue démocratique.
Les procédures d’évaluation environnementale, d’enquête publique et de concertation ne sont pas des obstacles bureaucratiques mais les fondements de la démocratie environnementale et de la justice environnementale. Leur renforcement constitue un préalable indispensable à l’élaboration de politiques publiques durables et acceptées.
Intégrer la santé environnementale
L’approche défendue par Pascal Marchand nécessite de placer la santé environnementale au cœur des politiques publiques. Cela implique d’évaluer systématiquement l’impact sanitaire des décisions politiques et d’adopter le principe de précaution face aux substances dangereuses. La réduction de l’exposition aux perturbateurs endocriniens et aux pesticides doit devenir une priorité de santé publique.
Promouvoir une agriculture durable
Face aux impasses de l’agriculture industrielle révélées par la crise climatique, l’accompagnement de la transition agroécologique constitue une priorité absolue. Cela nécessite de soutenir massivement les pratiques respectueuses de l’environnement, de développer la recherche en agroécologie et de réorienter les aides publiques vers les systèmes durables.
L’agriculture biologique et l’agroécologie paysanne ont déjà fait la preuve de leur capacité à répondre efficacement aux enjeux de climat et de biodiversité tout en assurant la souveraineté alimentaire. Il est temps que l’État accompagne résolument cette transition plutôt que de maintenir artificiellement un modèle industriel obsolète.
Conclusion : Pour une écologie de la cohérence
L’analyse de Pascal Marchand nous rappelle une vérité essentielle : dans un monde fini, l’écologie ne peut être traitée comme une variable d’ajustement. Les défis climatiques et environnementaux auxquels nous faisons face nécessitent une transformation profonde de nos modèles économiques et politiques, guidée par la reconnaissance des limites planétaires et la préservation du vivant.
L’été caniculaire de 2025 et les reculs législatifs comme la loi Duplomb nous montrent l’urgence de cette transformation. Face à l’accélération des crises environnementales, nous n’avons plus le luxe de l’incohérence politique. L’heure est venue d’une écologie de la cohérence, qui place la protection de notre bien commun planétaire au cœur de toutes les décisions publiques.
Cette transition ne se fera pas sans un engagement citoyen massif et une mobilisation constante des forces vives de la société civile. Le travail de militants comme Pascal Marchand et des réseaux associatifs qu’il anime constitue un pilier indispensable de cette transformation. Leur expertise, leur vigilance et leur capacité de mobilisation représentent notre meilleure assurance pour construire un avenir viable dans le respect des équilibres écologiques fondamentaux.
Cet article s’appuie sur l’expertise de Pascal Marchand, animateur du réseau Santé-Environnement de France Nature Environnement et président de FNE Savoie, ainsi que sur les analyses du mouvement écologiste français face aux enjeux climatiques et législatifs de 2025.



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